Entretien avec Patrick Marcel, traducteur – #plib2018

Toujours dans le cadre du Prix Littéraire de l’Imaginaire Booktubers app, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Patrick Marcel, traducteur, entre autres, de Sombres Cités Souterraines de Lisa Goldstein, un des titres présélectionnés, mais aussi de nombreux autres succès littéraires, comme les romans de Neil Gaiman publiés Au diable vauvert, ou encore les derniers tomes du Trône de fer de George R.R. Martin…

Tout d’abord merci d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Avec plaisir !

Sombres Cités Souterraines, de Lisa Goldstein, paru en 2017 chez Les Moutons Electriques, est présélectionné pour le PLIB 2018 (Il n’a finalement pas été retenu parmi les 7 finalistes, mais faisait partie de mes votes).

Patrick Marcel

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis né en 1956, j’ai toujours beaucoup lu de SF et de fantastique, ce qui m’a conduit à lire assez tôt en anglais pour avoir accès à des livres qui n’étaient pas disponibles en français.

Quelle formation avez vous suivi ?

Je n’ai pas suivi de formation particulière en dehors de mes cours au lycée, mais 90% de mes lectures se font en anglais depuis des décennies, et j’étais assez bon en français durant mes études.

Depuis combien de temps traduisez vous ? 

J’ai commencé à traduire au milieu des années 80, en profitant d’avoir un ami qui lançait une revue de SF où il publiait des nouvelles anglo-saxonnes. L’envie d’essayer me titillait, il m’en a confié une, et à partir de là, j’ai continué au fil des occasions, jusqu’à me constituer un début de CV.

Arrivez vous à vivre de votre métier de traducteur ?

Je ne vis pas de mon métier de traducteur : j’ai une profession principale, dont l’emploi du temps par cycles me laisse du temps pour traduire. De la sorte, je ne suis pas tenu d’accepter tout ce qu’on me propose et je peux me cantonner, sauf exception rare, à des ouvrages que j’ai envie de traduire, donc à faire en sorte que ça reste un plaisir.

Traduisez-vous uniquement de l’imaginaire ?

L’imaginaire est majoritaire dans ce que je traduis, en partie par goût, en partie par filière : les directeurs de collection et éditeurs de certaines maisons d’édition me connaissent et font appel à moi en conséquence. J’aime beaucoup le fantastique et s’il n’y en a pas une goutte, je me sens un peu frustré. Mais je lis aussi de la littérature générale et j’en traduirais volontiers si on me proposait un livre qui me plaise. Ça m’est d’ailleurs arrivé – je pense à L’Œillet vert de Robert Hitchens, un roman d’humour sur Oscar Wilde – mais ça reste exceptionnel.

Travaillez vous avec beaucoup de maisons d’édition différentes ? Pouvez-vous nous en citer quelques-unes ?

J’ai travaillé avec la collection « Lunes d’Encre » de Gilles Dumay chez Denoël, je travaille pour J’ai Lu et Pygmalion (la Trilogie du Radch d’Ann Leckie et Le Trône de fer de Martin), pour Au Diable Vauvert (les romans et nouvelles de Neil Gaiman), pour les Moutons électriques (les romans de Lisa Goldstein et de Thomas Burnett Swann), pour Callidor (Le Serpent Ouroboros d’Eddison). Plus quelques éditeurs de bandes dessinées, et peut-être d’autres qui ne me reviennent pas immédiatement. Mais ce sont les principaux.

Avez vous des auteurs attitrés, dont vous faites toutes les traductions françaises ?

Vraiment attitrés, pour l’instant, il y a Ann Leckie, auteur de SF dont j’ai traduit la première trilogie pour J’ai Lu (le premier volume avait remporté à peu près tous les prix importants dans le domaine) et dont je traduis actuellement le roman suivant, Provenance. Je traduis beaucoup de livres de Neil Gaiman, mais pas en exclusivité, les droits de certains ayant été achetés par d’autres éditeurs qu’Au Diable Vauvert, avec lesquels je n’ai pas eu l’occasion d’établir de rapports. J’ai traduit tous les romans de Barry Hughart, sa trilogie de fantasy chinoise de Maître Li et Bœuf Numéro Dix, mais comme il a hélas cessé d’écrire, j’ai l’exclusivité par défaut. Je pense que c’est à peu près tout ce qui m’est significativement attitré.

Exemples de romans traduits par Patrick Marcel

Combien de temps demande une traduction ? Arrivez vous assez facilement à vous entendre avec les maisons d’édition sur les délais ?

Ça dépend de la traduction, de la taille du livre, de sa difficulté, voire de l’urgence. En général pour un livre de taille moyenne, dans les trois à quatre cents pages, j’aime bien avoir six mois, mais je dois parfois me débrouiller avec quatre. J’ai dû une fois traduire un livre sur deux mois, parce que l’éditeur voulait rapidement le publier, mais le livre était mince et j’avais commencé à le traduire par plaisir, quand l’éditeur me l’a demandé (je savais qu’il en avait les droits, et on en avait discuté avant parution en VO), si bien que tout s’est passé sans douleur. En général, sauf cas particulier assez rare, il n’est pas difficile de négocier sur les délais avec l’éditeur, tant qu’on est raisonnable.

Quelle est la plus grande difficulté dans le fait de traduire de l’imaginaire ? Noms, lieux, vocabulaire spécifique ?

Il n’y a pas de difficulté spécifique. Tout dépend de l’œuvre : sur certaines, ce sera le vocabulaire employé (j’ai traduit une tétralogie se déroulant à la fin des temps médiévaux, Le Livre de Cendres, avec un vocabulaire extrêmement minutieux en matière d’armes, armures et autres ustensiles – j’ai un peu souffert !), sur d’autres, le style (toujours dans les excentriques, je viens de traduire Le serpent Ouroboros d’Eddison, fantasy épique qui a été écrite en 1922 dans un style archaïque ramenant aux débuts de la Renaissance – j’ai un peu souffert !), parfois il faut trouver des noms qui fassent sens en français, se battre avec des théories scientifiques à restituer correctement…

Il y a de tout, selon les cas, selon les livres. Mais c’est aussi ce qui fait l’intérêt de la traduction : si elle est trop facile, on s’ennuie un peu.

Y a-t-il beaucoup de termes que vous inventez lors de la traduction ? Dans des textes de fantasy, on trouve souvent des langues “étrangères” (cf Le trône de fer par exemple), comment gérez-vous celles-ci ? Vous les traduisez, en créant une langue, vous les laissez telles quelles ?

Si c’est une langue étrangère dans le cadre du monde imaginaire, je n’ai pas à la traduire, je reprends ce qu’a inventé l’auteur. Les termes dothrakis, par exemple, restent identiques. À moins que je ne découvre, par exemple, que ce qui ressemble à un langage étranger est en fait une sorte de code qui a un sens qu’on peut découvrir en cherchant. Ça ne m’est pas exactement arrivé, mais, dans un état d’esprit assez voisin, j’ai traduit un roman où, une fois retirés les passages de narration, on découvrait une fausse pièce de Shakespeare, avec des passages en vers blancs, des passages en vers rimés, des sonnets, etc. (J’ai… beaucoup souffert !)

Par principe, ce sont les termes qui font sens dans la VO que je dois retranscrire de manière qu’ils fassent sens de la même façon en français. Prenons ainsi l’exemple des noms dans Le Trône de fer, qui sont souvent évocateurs. Si on les comprend en anglais, il faut qu’on les comprenne en français, puisque, au fond, la version américaine est déjà la traduction d’un récit d’origine en ouestrien, et que l’anglais n’existe pas à Westeros.

Trône de fer - George RR Martin trad. Patrick Marcel

Ainsi, dans L’Œuf du dragon, j’avais affaire à un personnage dont le nom anglais était « John the Fiddler ». Pour trouver un équivalent français à ce « Jean le violoniste », j’ai cherché des termes assez médiévaux pour cadrer avec le contexte, tout en sonnant plus français, et je l’ai appelé Jehan le Ménétrier.

Travaillez vous en collaboration avec l’auteur traduit ? Pouvez vous lui poser des questions si vous avez un doute sur un élément du livre ?

Là encore, ça dépend. Par principe, si je peux l’éviter, j’essaie de ne pas embêter l’auteur. D’abord, il ou elle a sûrement autre chose à faire que de me répondre, et ensuite, s’il ou elle pourra m’expliquer le sens de tel ou tel mot, il ou elle, ne connaissant souvent pas le français, ne pourra en général pas me dire par quel mot français il faut traduire. C’est à moi de me débrouiller.

Comment se passe ces relations traducteur / auteur ?

Comme nous vivons à certains égards une époque formidable, il est devenu relativement facile de contacter un auteur – par mail ou par Facebook, voire par téléphone –, et d’avoir rapidement des renseignements sur une question donnée, un morceau de texte qui semble bizarre ou une référence qu’on n’a pas saisie. Aux temps lointains où j’ai débuté, c’était nettement plus compliqué : il fallait se procurer l’adresse personnelle de l’écrivain ou celle de son éditeur, envoyer une lettre en espérant qu’elle lui parvienne ou soit transmise, et attendre la réponse en espérant que l’auteur aurait le temps de s’en occuper. C’était une opération bien moins rapide et fiable.

Et plus spécifiquement concernant Sombres Cités Souterraines, qui faisait partie de la présélection pour le PLIB 2018, comment se passent les relations avec Lisa Goldstein ? Avez-vous eu besoin de la contacter pour des points spécifiques ? 

En fait, je n’ai pas eu de problèmes spécifiques pour traduire Sombres Cités Souterraines. J’étais assez familiarisé avec les diverses références, que ce soient les classiques de la littérature enfantine fantastique ou la mythologie égyptienne. Ce sont pour moi aussi des références. Donc, je ne l’ai pas dérangée. Mon éditeur me dit qu’il a d’excellentes relations avec elle et qu’elle est ravie de paraître de nouveau en français.

Ma chronique de Sombre Cités Souterraines

Vous avez depuis traduit un autre de ses titres (L’ordre du Labyrinthe), toujours chez Les Moutons Electriques. Avez-vous l’intention de continuer à traduire ses oeuvres si on vous le propose ?

L’ordre du labyrinthe est encore un roman qui apparie des éléments a priori très différents : on y parle de l’âge d’or des magiciens de music-halls, des sociétés secrètes victoriennes, de secrets de famille et des labyrinthes qu’on trouve çà et là dans diverses régions d’Angleterre. Tout ça formant un tout cohérent, lié par la prise en main de sa vie par une héroïne sympathique et décidée. Encore un sujet très original à partir de sujets hétéroclites et connus.

L'ordre du labyrinthe - Lisa Goldstein

Ma chronique de L’ordre du Labyrinthe

J’aimerais beaucoup en traduire d’autres, oui, si l’occasion se présente. J’en ai lu plusieurs encore inédits, qui mériteraient bien une parution française. Je suppose qu’il faudra voir comment ces trois premiers (les Moutons ont également réédité « Amaz » dans leur collection de poche, Hélios) seront accueillis par les lecteurs pour continuer. Je croise les doigts.

Je vous remercie encore d’avoir pris le temps de me répondre de manière si complète. C’était passionnant !

C’est avec plaisir, je suis simplement désolé d’avoir tardé mais j’ai deux traductions urgentes en cours et le temps a filé très vite !

Avant de finir, avez-vous quelque chose que vous voudriez dire aux lecteurs pour leur donner envie de découvrir ce livre, ou Lisa Goldstein en général ?

C’est un livre très original qui arrive à marier des éléments aussi disparates que Narnia, Peter Pan et la mythologie égyptienne, le soleil de Californie et ses musées de bric-à-brac avec les ténèbres du métro londonien et de ses voies secrètes, le pouvoir des mythes et la vie éternelle, l’époque actuelle et le steampunk, bref, c’est un récit très astucieux, avec des personnages intéressants et une intrigue bien menée. Un auteur à la démarche tout à fait singulière et surprenante. Attendez de voir, s’il est traduit un jour, son roman où André Breton et les Surréalistes se retrouvent à arpenter les rues du Paris de Mai 68 !

Voilà une histoire que j’espère pouvoir découvrir un jour ! Sombres cités souterraines ne fait finalement pas partie des 7 finalistes, mais je suis ravie d’avoir pu découvrir la plume de Lisa Goldstein par le biais de ce roman, et d’avoir continué ma découverte de son univers avec L’ordre du Labyrinthe.

Vous pouvez retrouver les précédents entretiens dans la catégorie « Rencontres ». D’autres sont encore prévus, et arriveront dans les prochaines semaines.

#PLIB2018 #ISBN:9782361833138

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