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Interview de André-François Ruaud, directeur des Moutons Electriques – #plib2018

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Dans le cadre du PLIB 2018 (Prix Littéraire de l’Imaginaire Booktubersapp), dont je suis membre du jury, j’ai eu l’opportunité d’interviewer des responsables de maisons d’édition. Il y a deux semaines, je vous présentais les éditions Critic, en compagnie de Simon Pinel, leur responsable éditorial (si vous l’avez raté, c’est par là^^), et aujourd’hui, c’est André-François Ruaud, des Moutons Électriques, qui a pris le temps de répondre à mes nombreuses questions !

Bonjour, pour commencer, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis André-François Ruaud, le directeur et gérant des Moutons électriques, la maison que j’ai créée il y a quatorze ans.

André-François Ruaud

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J’aimerais revenir sur la création de votre maison d’édition. Comment est venue cette idée ? Quand ? Est-ce toujours la même équipe qui gère la maison d’édition ?

On était en 2001 quand cette idée a germé, j’étais alors libraire et j’avais grosso modo le choix entre racheter cette librairie ou créer autre chose, tandis qu’un ami, le directeur littéraire Patrice Duvic, cherchait également à investir dans une création d’activité. J’étais lassé de la librairie, alors l’envie de se lancer dans une maison d’édition s’est vite imposée, et avec plein d’autres amis on a monté ce projet en deux ans. Fin 2003 on se lançait, en juin 2004 la société était officiellement enregistrée. Depuis, du temps a passé, les équipes ont changé… Patrice Duvic hélas est décédé en 2007, Raphaël Colson et Julien Bétan m’ont rejoint, l’un est parti en 2013, l’autre en 2017, entre-temps sont arrivés Mérédith Debaque et Vivian Amalric, nos graphistes ont été successivement Daylon, Sébastien Hayez puis maintenant Melchior Ascaride, d’autres collaborateurs sont arrivés, d’autres encore sont partis, bref tout cela est assez fluide, tout change au fil des ans, c’est la vie…

Comment avez-vous décidé de créer la structure Les indés de l’imaginaire ? Qu’est-ce qu’elle vous apporte ?

Les éditions Mnémos et ActuSF sont venues me trouver et m’ont proposé que l’on s’associe pour une partie de la communication et pour les salons ; nous avons immédiatement accepté, d’autant qu’à l’époque nous étions dans la même région, le Rhône-Alpes, et bien sûr toujours chez le même diffuseur-distributeur, Harmonia Mundi Livre. Cette mutualisation de moyens nous apporte beaucoup : nous publions des catalogues que nous n’aurions pas les moyens de faire seuls (par exemple le magazine gratuit « L’Indé »), nous avons en commun un chargé de relations libraires, nous tenons un stand dans quelques salons, nous montons ensemble bon nombre d’opérations en librairie (les « pépites » de l’imaginaire, le mois de Lovecraft, la Rentrée de la fantasy française, les opérations sur Hélios), nous avons même monté deux collections ensemble : la jeunesse pour Naos et le poche pour Hélios, vraiment cette mutualisation d’effort démultiplie nos possibilités.

Vous avez mis en place il y a un peu plus d’un an des “abonnements”, des pré-ventes de vos ouvrages à venir. Que vous apporte la mise en place de cet abonnement ? Est-ce réellement rentable, entre les frais de ports d’envoi des ouvrages un par un, et le montant (prix public) des cadeaux offerts ?

Il ne s’agit en effet que d’un bénéfice relativement mince, mais plus que du bénéfice c’est de la trésorerie, que cela nous apporte : c’est le principe de toute souscription, obtenir une avance de fonds, et ça c’est vraiment important, une petite maison comme la nôtre manque souvent de trésorerie pour investir dans telle ou telle chose. Les abonnements nous aident donc : au lieu de nous parvenir à quatre ou cinq mois d’échéance, il s’agit d’un peu d’argent qui nous est avancé, et ça, c’est précieux.

Vous organisez aussi régulièrement des campagnes de crowdfunding via Ulule (Japon, Les saisons de l’étrange…). Pouvez-vous m’expliquer l’intérêt d’une telle action ?

                      Japon, contreparties bonus  Les saisons de l'étrange, saison 1

Alors là, c’est encore plus crucial que les abonnements : les livres que nous pré-finançons ainsi, ils n’existeraient pas du tout sans cela, nous ne les ferions tout simplement pas. Un « crowdfunding », c’est un financement pour un projet qui ne pourrait pas se concrétiser, sinon — c’est comme une sorte de subvention, en fait, mais venant directement du public.

Vos livres ne sont pas toujours disponibles dans les petites librairies non spécialisées dans l’imaginaire. Si je ne trouve pas un de vos titres chez mon libraire, vous préférez que je lui demande de le commander, ou que je le commande directement sur votre site ?

Au contraire : nos livres sont disponibles partout, après c’est au libraire de les commander, bien entendu. À chacun de faire ses choix, selon où l’on habite par exemple : faire vivre le marché de la librairie est très important, c’est certain. En l’absence d’une librairie ou si vous n’aimez pas aller dans une boutique, vous pouvez aussi nous trouver sur certains salons, ou bien encore passer commande par correspondance… tout est affaire de choix et d’opportunité pour les lecteurs.

Pouvez-vous nous présenter en quelques mots votre ligne éditoriale ? Les collections qui composent votre catalogue ?

Nous aimons à la fois les bonnes histoires et le beau style, dans toutes les littératures de l’imaginaire, et nous faisons surtout de la création francophone. Notre collection de romans grand format se nomme la « Bibliothèque voltaïque », nous publions aussi quelques essais et des beaux livres dans la « Bibliothèque des Miroirs », et en poche sous le label « Hélios ». Nous venons aussi de nous lancer dans une coédition, avec le label « Les Saisons de l’étrange » ; c’est une collection de courts romans d’aventures avec héros récurrents, dans la mouvance très actuelle d’un renouveau du fantastique.

Pourquoi avoir participé à la mise en place de L’appel de l’imaginaire en mars 2017, et des Etats Généraux ainsi que Le mois de l’imaginaire en octobre ? Qu’espérez vous voir émerger de cette initiative ?

Des éditeurs discutent ensemble : rien que cela, déjà, est très nouveau ! Et très intéressant. À la base, l’impulsion c’était de créer une sorte de lobby qui œuvrerait pour plus de visibilité et de légitimité culturelle des littératures de l’imaginaire. Et le Mois de l’imaginaire va aussi dans ce sens, à savoir l’envie qu’ont les éditeurs de genre de faire parler de nos livres, de « pousser » plus l’imaginaire et d’être beaucoup plus visibles.

Vous avez trois titres présélectionnés pour le PLIB 2018 (Prix Littéraire de l’Imaginaire Booktubersapp), que pensez-vous de ce nouveau prix, décerné par des blogueurs et booktubeurs ? Et de la présélection de ces trois titres ?

Un prix par les lecteurs eux-mêmes, pas par un jury sélectionné on ne sait où ni comment, déjà, ça nous semble être plutôt positif — pour cette même raison, nous avons toujours beaucoup apprécié le prix Rosny aîné, par exemple. Et quant à nos trois titres, le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils sont vraiment très variés, donc ça fait plaisir, cela nous montre que nous pouvons séduire les lecteurs dans plein de registres différents.

Les avis en lignes (blogs, booktube…) sont-ils importants pour vous ? Pouvez-vous nous expliquer pourquoi (que la réponse soit oui ou non^^) ?

La réponse est oui, parce qu’avant les blogs, vous savez, nous n’avions quasiment pas de « remontées », les lecteurs exprimaient rarement leur avis. Et comme la critique installée boude généralement les littératures de l’imaginaire (c’est l’un des gros problèmes auquel le mouvement des éditeurs de L’appel de l’imaginaire voudrait se confronter), obtenir soudain plein d’avis, tous ces lecteurs qui disent publiquement pourquoi et comment ils nous lisent, c’est intéressant.

Les trois titres sont très différents les uns des autres. Lisa Goldstein est une de vos rares traduction, vous qui privilégiez davantage les auteurs français. Pourquoi elle ? Et pourquoi le choix de Patrick Marcel comme traducteur ?

Depuis un moment, je me disais qu’il serait intéressant d’essayer de lancer juste un auteur traduit, au sein de notre catalogue, qui est en effet surtout dédié à la création francophone. J’ai relu des tonnes de romans pas encore traduits, pour finalement porter mon choix sur Lisa Goldstein, parce qu’elle représente pour moi l’une des voix importantes de la fantasy américaine, qu’elle écrit toujours, que ses romans sont indépendants et pas trop longs, et enfin parce qu’elle a une tonalité bien à elle. Nous avons donc publié trois romans de Lisa Goldstein en un an, pour essayer de l’imposer, de dire aux lecteurs : eh regardez, une autrice que vous ne connaissez pas mais qu’il faut découvrir. Patrick Marcel est à la fois l’un des traducteurs renommés en imaginaire (il traduit par exemple GRR Martin et Neil Gaiman), un ami et un actionnaire de notre maison, donc le choix était naturel.

Ma chronique de Sombres cités souterraines

Sherlock Holmes aux Enfers est un véritable OVNI. Je dois avouer que six mois après ma lecture, j’ai toujours du mal à savoir quoi en penser… N’avez-vous pas peur de publier des titres si atypiques ? Et pourquoi prendre ce risque ? Aimez-vous déstabiliser vos lecteurs ?

Sherlock Holmes aux Enfers - Nicolas Le Breton

Eh bien ma foi, en quoi serait-ce un risque ? Les littératures de l’imaginaire sont très vastes et très libres, il n’y a pas que des formules clef en main. Notre littérature a au contraire vocation d’explorer, de tenter, de s’évader… Donc je ne vois pas quelle peur il pourrait y avoir, nous faisons juste notre métier d’éditeur : nous créons et cela signifie entre autres sortir des sentiers battus. Mais ceci dit, placer la figure de Sherlock Holmes dans des situations étranges demeure tout de même assez classique en imaginaire.

Ma chronique de Sherlock Holmes aux Enfers

Quant à Malheur aux gagnants, il s’intègre dans la nouvelle série des Saisons de l’Étrange, qui va si j’ai bien compris devenir une maison d’édition à part entière. C’est une histoire drôle et originale, où le fantastique est finalement assez peu présent. D’où vient cette idée de nouvelle maison d’édition ? De ce format de série TV, avec ses saisons ?

Malheur aux gagnants - Julien Heylbroeck

Ce nouveau label a mûri lentement… D’abord, j’ai toujours lu avec grand plaisir les histoires de détectives de l’étrange, ou regardé les séries fantastiques avec personnage récurent… Et puis des auteurs ont commencé à manifester l’envie d’en écrire… Et enfin, nous en avons discuté avec Melchior Ascaride, notre graphiste, et avec d’autres amis, et ils se sont littéralement emparé du projet, ils ont décidé de le porter bille en tête, en créant une maison d’édition pour cela : les Saisons de l’étrange. Ainsi nous partageons les frais et les risques ; lancer une nouvelle collection n’aurait pas été trop possible pour les Moutons électriques, alors que là, non seulement nous la lançons avec 6 titres sur l’année mais en plus nous finançons un véritable lancement, comme nous n’en avions jamais fait : dédicaces dans plein de librairies, déplacements sur quelques salons, fabrication d’un présentoir pour les piles en librairie, tournage d’une petite vidéo, bonne campagne de com et de pub avec une agence… Bref, on s’est donné ainsi, grâce à nos deux structures, les moyens de porter le projet à fond, comme de grosses maisons pourraient le faire mais que nous, petits éditeurs, serions en peine de financer d’habitude.

Ma chronique de Malheur aux Gagnants

Merci encore à André-François Ruaud d’avoir pris le temps de répondre à mes nombreuses questions, et merci à vous d’être arrivé au bout de cet article plus long que d’habitude. J’espère qu’il vous aura plu. D’autres interviews devraient arriver dans les semaines à venir, mais chut, vous n’en saurez pas plus pour l’instant… 

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C’est lundi, que lisez-vous ? 4 juin 2018

Nouveauté cette année sur le blog… Episode 23. Déjà le mois de juin, les premières lectures dans les parcs ou dans le jardin… Oui, en Bretagne, le mois de mai n’est pas toujours propice à la lecture en extérieur, sans compter cette saleté d’entorse qui m’a coincée à la maison la majeure partie du mois…
Rendez-vous initié par Mallou qui s’est inspirée de It’s Monday, What are you reading ? by One Person’s Journey Through a World of Books, le récapitulatif des articles se fait maintenant sur le blog de Galleane, qui a repris le flambeau ! On répond chaque lundi à trois petites questions…

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Entretien avec Patrick Marcel, traducteur – #plib2018

Toujours dans le cadre du Prix Littéraire de l’Imaginaire Booktubers app, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Patrick Marcel, traducteur, entre autres, de Sombres Cités Souterraines de Lisa Goldstein, un des titres présélectionnés, mais aussi de nombreux autres succès littéraires, comme les romans de Neil Gaiman publiés Au diable vauvert, ou encore les derniers tomes du Trône de fer de George R.R. Martin…

Tout d’abord merci d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Avec plaisir !

Sombres Cités Souterraines, de Lisa Goldstein, paru en 2017 chez Les Moutons Electriques, est présélectionné pour le PLIB 2018 (Il n’a finalement pas été retenu parmi les 7 finalistes, mais faisait partie de mes votes).

Patrick Marcel

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis né en 1956, j’ai toujours beaucoup lu de SF et de fantastique, ce qui m’a conduit à lire assez tôt en anglais pour avoir accès à des livres qui n’étaient pas disponibles en français.

Quelle formation avez vous suivi ?

Je n’ai pas suivi de formation particulière en dehors de mes cours au lycée, mais 90% de mes lectures se font en anglais depuis des décennies, et j’étais assez bon en français durant mes études.

Depuis combien de temps traduisez vous ? 

J’ai commencé à traduire au milieu des années 80, en profitant d’avoir un ami qui lançait une revue de SF où il publiait des nouvelles anglo-saxonnes. L’envie d’essayer me titillait, il m’en a confié une, et à partir de là, j’ai continué au fil des occasions, jusqu’à me constituer un début de CV.

Arrivez vous à vivre de votre métier de traducteur ?

Je ne vis pas de mon métier de traducteur : j’ai une profession principale, dont l’emploi du temps par cycles me laisse du temps pour traduire. De la sorte, je ne suis pas tenu d’accepter tout ce qu’on me propose et je peux me cantonner, sauf exception rare, à des ouvrages que j’ai envie de traduire, donc à faire en sorte que ça reste un plaisir.

Traduisez-vous uniquement de l’imaginaire ?

L’imaginaire est majoritaire dans ce que je traduis, en partie par goût, en partie par filière : les directeurs de collection et éditeurs de certaines maisons d’édition me connaissent et font appel à moi en conséquence. J’aime beaucoup le fantastique et s’il n’y en a pas une goutte, je me sens un peu frustré. Mais je lis aussi de la littérature générale et j’en traduirais volontiers si on me proposait un livre qui me plaise. Ça m’est d’ailleurs arrivé – je pense à L’Œillet vert de Robert Hitchens, un roman d’humour sur Oscar Wilde – mais ça reste exceptionnel.

Travaillez vous avec beaucoup de maisons d’édition différentes ? Pouvez-vous nous en citer quelques-unes ?

J’ai travaillé avec la collection « Lunes d’Encre » de Gilles Dumay chez Denoël, je travaille pour J’ai Lu et Pygmalion (la Trilogie du Radch d’Ann Leckie et Le Trône de fer de Martin), pour Au Diable Vauvert (les romans et nouvelles de Neil Gaiman), pour les Moutons électriques (les romans de Lisa Goldstein et de Thomas Burnett Swann), pour Callidor (Le Serpent Ouroboros d’Eddison). Plus quelques éditeurs de bandes dessinées, et peut-être d’autres qui ne me reviennent pas immédiatement. Mais ce sont les principaux.

Avez vous des auteurs attitrés, dont vous faites toutes les traductions françaises ?

Vraiment attitrés, pour l’instant, il y a Ann Leckie, auteur de SF dont j’ai traduit la première trilogie pour J’ai Lu (le premier volume avait remporté à peu près tous les prix importants dans le domaine) et dont je traduis actuellement le roman suivant, Provenance. Je traduis beaucoup de livres de Neil Gaiman, mais pas en exclusivité, les droits de certains ayant été achetés par d’autres éditeurs qu’Au Diable Vauvert, avec lesquels je n’ai pas eu l’occasion d’établir de rapports. J’ai traduit tous les romans de Barry Hughart, sa trilogie de fantasy chinoise de Maître Li et Bœuf Numéro Dix, mais comme il a hélas cessé d’écrire, j’ai l’exclusivité par défaut. Je pense que c’est à peu près tout ce qui m’est significativement attitré.

Exemples de romans traduits par Patrick Marcel

Combien de temps demande une traduction ? Arrivez vous assez facilement à vous entendre avec les maisons d’édition sur les délais ?

Ça dépend de la traduction, de la taille du livre, de sa difficulté, voire de l’urgence. En général pour un livre de taille moyenne, dans les trois à quatre cents pages, j’aime bien avoir six mois, mais je dois parfois me débrouiller avec quatre. J’ai dû une fois traduire un livre sur deux mois, parce que l’éditeur voulait rapidement le publier, mais le livre était mince et j’avais commencé à le traduire par plaisir, quand l’éditeur me l’a demandé (je savais qu’il en avait les droits, et on en avait discuté avant parution en VO), si bien que tout s’est passé sans douleur. En général, sauf cas particulier assez rare, il n’est pas difficile de négocier sur les délais avec l’éditeur, tant qu’on est raisonnable.

Quelle est la plus grande difficulté dans le fait de traduire de l’imaginaire ? Noms, lieux, vocabulaire spécifique ?

Il n’y a pas de difficulté spécifique. Tout dépend de l’œuvre : sur certaines, ce sera le vocabulaire employé (j’ai traduit une tétralogie se déroulant à la fin des temps médiévaux, Le Livre de Cendres, avec un vocabulaire extrêmement minutieux en matière d’armes, armures et autres ustensiles – j’ai un peu souffert !), sur d’autres, le style (toujours dans les excentriques, je viens de traduire Le serpent Ouroboros d’Eddison, fantasy épique qui a été écrite en 1922 dans un style archaïque ramenant aux débuts de la Renaissance – j’ai un peu souffert !), parfois il faut trouver des noms qui fassent sens en français, se battre avec des théories scientifiques à restituer correctement…

Il y a de tout, selon les cas, selon les livres. Mais c’est aussi ce qui fait l’intérêt de la traduction : si elle est trop facile, on s’ennuie un peu.

Y a-t-il beaucoup de termes que vous inventez lors de la traduction ? Dans des textes de fantasy, on trouve souvent des langues “étrangères” (cf Le trône de fer par exemple), comment gérez-vous celles-ci ? Vous les traduisez, en créant une langue, vous les laissez telles quelles ?

Si c’est une langue étrangère dans le cadre du monde imaginaire, je n’ai pas à la traduire, je reprends ce qu’a inventé l’auteur. Les termes dothrakis, par exemple, restent identiques. À moins que je ne découvre, par exemple, que ce qui ressemble à un langage étranger est en fait une sorte de code qui a un sens qu’on peut découvrir en cherchant. Ça ne m’est pas exactement arrivé, mais, dans un état d’esprit assez voisin, j’ai traduit un roman où, une fois retirés les passages de narration, on découvrait une fausse pièce de Shakespeare, avec des passages en vers blancs, des passages en vers rimés, des sonnets, etc. (J’ai… beaucoup souffert !)

Par principe, ce sont les termes qui font sens dans la VO que je dois retranscrire de manière qu’ils fassent sens de la même façon en français. Prenons ainsi l’exemple des noms dans Le Trône de fer, qui sont souvent évocateurs. Si on les comprend en anglais, il faut qu’on les comprenne en français, puisque, au fond, la version américaine est déjà la traduction d’un récit d’origine en ouestrien, et que l’anglais n’existe pas à Westeros.

Trône de fer - George RR Martin trad. Patrick Marcel

Ainsi, dans L’Œuf du dragon, j’avais affaire à un personnage dont le nom anglais était « John the Fiddler ». Pour trouver un équivalent français à ce « Jean le violoniste », j’ai cherché des termes assez médiévaux pour cadrer avec le contexte, tout en sonnant plus français, et je l’ai appelé Jehan le Ménétrier.

Travaillez vous en collaboration avec l’auteur traduit ? Pouvez vous lui poser des questions si vous avez un doute sur un élément du livre ?

Là encore, ça dépend. Par principe, si je peux l’éviter, j’essaie de ne pas embêter l’auteur. D’abord, il ou elle a sûrement autre chose à faire que de me répondre, et ensuite, s’il ou elle pourra m’expliquer le sens de tel ou tel mot, il ou elle, ne connaissant souvent pas le français, ne pourra en général pas me dire par quel mot français il faut traduire. C’est à moi de me débrouiller.

Comment se passe ces relations traducteur / auteur ?

Comme nous vivons à certains égards une époque formidable, il est devenu relativement facile de contacter un auteur – par mail ou par Facebook, voire par téléphone –, et d’avoir rapidement des renseignements sur une question donnée, un morceau de texte qui semble bizarre ou une référence qu’on n’a pas saisie. Aux temps lointains où j’ai débuté, c’était nettement plus compliqué : il fallait se procurer l’adresse personnelle de l’écrivain ou celle de son éditeur, envoyer une lettre en espérant qu’elle lui parvienne ou soit transmise, et attendre la réponse en espérant que l’auteur aurait le temps de s’en occuper. C’était une opération bien moins rapide et fiable.

Et plus spécifiquement concernant Sombres Cités Souterraines, qui faisait partie de la présélection pour le PLIB 2018, comment se passent les relations avec Lisa Goldstein ? Avez-vous eu besoin de la contacter pour des points spécifiques ? 

En fait, je n’ai pas eu de problèmes spécifiques pour traduire Sombres Cités Souterraines. J’étais assez familiarisé avec les diverses références, que ce soient les classiques de la littérature enfantine fantastique ou la mythologie égyptienne. Ce sont pour moi aussi des références. Donc, je ne l’ai pas dérangée. Mon éditeur me dit qu’il a d’excellentes relations avec elle et qu’elle est ravie de paraître de nouveau en français.

Ma chronique de Sombre Cités Souterraines

Vous avez depuis traduit un autre de ses titres (L’ordre du Labyrinthe), toujours chez Les Moutons Electriques. Avez-vous l’intention de continuer à traduire ses oeuvres si on vous le propose ?

L’ordre du labyrinthe est encore un roman qui apparie des éléments a priori très différents : on y parle de l’âge d’or des magiciens de music-halls, des sociétés secrètes victoriennes, de secrets de famille et des labyrinthes qu’on trouve çà et là dans diverses régions d’Angleterre. Tout ça formant un tout cohérent, lié par la prise en main de sa vie par une héroïne sympathique et décidée. Encore un sujet très original à partir de sujets hétéroclites et connus.

L'ordre du labyrinthe - Lisa Goldstein

Ma chronique de L’ordre du Labyrinthe

J’aimerais beaucoup en traduire d’autres, oui, si l’occasion se présente. J’en ai lu plusieurs encore inédits, qui mériteraient bien une parution française. Je suppose qu’il faudra voir comment ces trois premiers (les Moutons ont également réédité « Amaz » dans leur collection de poche, Hélios) seront accueillis par les lecteurs pour continuer. Je croise les doigts.

Je vous remercie encore d’avoir pris le temps de me répondre de manière si complète. C’était passionnant !

C’est avec plaisir, je suis simplement désolé d’avoir tardé mais j’ai deux traductions urgentes en cours et le temps a filé très vite !

Avant de finir, avez-vous quelque chose que vous voudriez dire aux lecteurs pour leur donner envie de découvrir ce livre, ou Lisa Goldstein en général ?

C’est un livre très original qui arrive à marier des éléments aussi disparates que Narnia, Peter Pan et la mythologie égyptienne, le soleil de Californie et ses musées de bric-à-brac avec les ténèbres du métro londonien et de ses voies secrètes, le pouvoir des mythes et la vie éternelle, l’époque actuelle et le steampunk, bref, c’est un récit très astucieux, avec des personnages intéressants et une intrigue bien menée. Un auteur à la démarche tout à fait singulière et surprenante. Attendez de voir, s’il est traduit un jour, son roman où André Breton et les Surréalistes se retrouvent à arpenter les rues du Paris de Mai 68 !

Voilà une histoire que j’espère pouvoir découvrir un jour ! Sombres cités souterraines ne fait finalement pas partie des 7 finalistes, mais je suis ravie d’avoir pu découvrir la plume de Lisa Goldstein par le biais de ce roman, et d’avoir continué ma découverte de son univers avec L’ordre du Labyrinthe.

Vous pouvez retrouver les précédents entretiens dans la catégorie « Rencontres ». D’autres sont encore prévus, et arriveront dans les prochaines semaines.

#PLIB2018 #ISBN:9782361833138

On connait enfin les finalistes du #plib2018 !

Ce dimanche 11 mars 2018, les organisateurs du PLIB ont enfin révélé les titres des sept livres finalistes !

Les jurés ont maintenant jusqu’à fin septembre pour lire tous ces romans avant de voter pour le grand gagnant qui sera annoncé le 16 octobre. Un site a été mis en place par les organisateurs, où vous trouverez rassemblés tous les articles, vidéos… des jurés concernant le prix et les livres en compétition, ainsi que toutes les infos nécéssaires : www.leplib.fr

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